L’art de vivre et de boire en Val de Loire.
Entre deux averses, le sol des bords de Loire libère cette odeur tenace d’herbe écrasée, de pierre à peine chauffée par le soleil. Là où le fleuve contourne les villages et que les chemins serpentent dans le labyrinthe des rangs, un nom se murmure plus fort depuis quelques années : menu pineau. Cépage discret, longtemps effacé par la vague des blancs vifs et nets qui ont fait la réputation du bassin ligérien, il fait aujourd’hui parler de lui du vignoble orléanais jusqu’aux marches de l’Anjou. Pourquoi ce regain d’intérêt pour une variété qu’on pensait plongée dans l’ombre des livres et des sélections massales des anciens ?
Le menu pineau n’est pas un inconnu égaré dans les rangs. On le trouve mentionné dans la région dès le Moyen Âge, sous des formes graphiques variées – “menue pineau”, “menu pinot”, ou, plus rarement, “chenin noir” (le blanc restant le chenin par excellence). Au fil des siècles, il s’impose comme l’un des piliers du vignoble ligérien, particulièrement dans le Loiret, la Touraine et le Saumurois. Il faut cependant préciser qu’il désigne ici le cépage que l’ampélographie moderne appelle pinot meunier dans son acception la plus courante – mais, dans le Val de Loire, il existe une pluralité d’anciennes variétés parfois regroupées sous cette expression : menu pineau, pineau d’Aunis, pineau franc, etc. D’après les archives du XIXe siècle (notamment celles de l’abbé Brumaire ou de l’ampélographe Bouloche), il couvrait alors jusqu’à 10% de la surface plantée en Loir-et-Cher, contre à peine quelques parcelles aujourd’hui (source : INRAE, Traité d’Ampélographie, 1880).
Comprendre la marginalisation du menu pineau, c’est parcourir trois temps de l’histoire viticole :
Résultat, moins de 20 hectares affichés dans les recensements viticoles du Val de Loire en 2017 d’après l’IFV (vignevin.com). La disparition semblait consommée.
S’arrêter sur cette résurgence, c’est ouvrir une page résolument contemporaine du rapport au cépage patrimonial :
Quelques matinées passées auprès des vignes de Sologne ou de la rive droite du Loir donnent la mesure de cette renaissance. J’ai retenu trois adresses qui, chacune à leur manière, font vivre le menu pineau aujourd’hui.
| Domaine | Lieu | Espace (géographie) | Geste (travaux de la vigne) | Goût (profil du vin) |
|---|---|---|---|---|
| Clos Saint-Fiacre | Mareau-aux-Prés (Loiret) | Plateau sablo-argileux, influence ligérienne, fraîcheur des brumes matinales | Vendanges manuelles, élevage sur lies | Nez de poire, d’aubépine, bouche vive, finale saline et tendue |
| Domaine Colin | Vallée du Loir | Coteaux d’argiles rouges sur calcaire de tuffeau, micro-climats forestiers | Taille courte, rendements faibles, travail du sol sans herbicide | Agrumes, notes d’ananas, tension minérale, acidité franche |
| Les Capriades | Faverolles-sur-Cher | Vignoble de graviers alluviaux, riches en quartz | Travail en biodynamie, vinification naturelle, prise de mousse sans sucres exogènes | Pétillant naturel, bulles aériennes, arômes de pomme fraîche, bouche désaltérante |
Marcher entre ces jeunes rangs de menu pineau, c’est saisir la singularité d’un rite paysan retrouvé. Les parcelles restaurées redonnent aux coteaux un aspect ancien, de vignes serrées, de ceps tordus par le vent ligérien, qui portent la trace du temps et des transitions. On entend parfois les anciens du village dire que cet “autre vin blanc” était celui des vendanges précoces, lorsque le brouillard enveloppait encore la Loire et que les hommes goûtaient aux premières grappes dans la paume de la main.
Se pencher sur un verre de menu pineau du Val de Loire, c’est découvrir une patine qui oscille entre vivacité et suavité. Contrairement au chenin, souvent exubérant, ou au melon, plus neutre, il offre :
En dégustation à l’aveugle, le menu pineau surprend souvent par son équilibre : il tient la route à l’apéritif, accompagne superbement les poissons de Loire (friture de goujons, sandre au beurre blanc) et transcende une cuisine végétale légèrement iodée.
La meilleure porte d’entrée reste la visite in situ : Sologne, Orléanais, Vallée du Loir, Vendômois, chaque vignoble livre ses nuances. Pour organiser une escapade autour du menu pineau, quelques recommandations :
La réapparition du menu pineau dans les rangs du Val de Loire s’inscrit dans un mouvement plus large de réhabilitation des cépages oubliés. Elle interroge la place du temps dans le paysage viticole : que gardons-nous du passé, comment ajustons-nous l’héritage à la pression du présent, entre urgence climatique et quête de singularité ? Les vins issus du menu pineau, modestes mais vibrants, sont autant d’essais sur la persistance – celle d’un geste, d’un goût, d’une mémoire.
Ce cépage renaît parce que des hommes et des femmes, au détour d’un rang, ont décidé de regarder derrière eux pour mieux avancer. Il s’agit moins d’un retour à l’identique que d’une recréation du paysage, attentive à la diversité, au vivant, à la palette de saveurs qu’offre la Loire. Chaque bouteille issue du menu pineau porte ainsi l’écho retrouvé d’un fleuve et de ses lumières.
Sources principales : INRAE, Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), livres de J. Bouloche et M. Grisard, Observatoire des Cépages Rares (cepager.com).